Changer de banque 1. L'investissement des banques dans des projets controversés

Et si on changeait de banque pour choisir une banque éthique ? Lumière sur quelques projets dans lesquels nos banques investissent, et qui sont néfastes pour l’environnement ou qui constituent des violations des droits humains.

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De nombreux services en ligne nous proposent de comparer les banques en fonction de leurs tarifs. Pourtant, le prix est loin d’être le seul élément que nous devrions prendre en compte au moment de choisir une banque ou d’en changer. Nos banques ont des pratiques tout à fait condamnables et, dans le premier d’une série de trois articles sur le sujet, je voudrais m’intéresser aux projets qu’elles financent.

Une précision tout d’abord. Si je dénonce ici les actions des banques, je ne vise évidemment pas les employé·e·s des agences où chacun·e peut ouvrir un compte, qui peuvent souffrir d’un tel amalgame. Il peut s’agir de conseiller·ère·s qui sont à l’écoute de leurs client·e·s et qui s’impliquent énormément pour répondre à leurs besoins. Des employé·e·s qui travaillent dans des conditions difficiles et qui sont souvent en situation de stress intense, notamment parce qu’ils ou elles sont souvent en sous-effectifs (voir cet article ainsi que l’enquête de Médiapart qui révèle que quatre suicides, dont au moins trois liés à la pression au travail, ont eu lieu chez LCL entre septembre 2016 et mars 2017). Des salarié·e·s qui, en bas de l’échelle, ont touché en moyenne 1508 € de salaire en 2015 à la Société Générale alors que 7,4% des effectifs ont gagné plus de 100 000 € annuels (selon le bilan social de la banque) et que le PDG Frédéric Oudéa a touché 2 780 125 € de salaire, ainsi que 850 500 € d’actions de performance (voir ici). En fait, deux entités bien distinctes cohabitent dans nos banques : les banques de dépôt, celles que nous utilisons tous et toutes au quotidien, et les banques d’investissement, qui spéculent sur les marchés financiers ; de nombreuses voix s’élèvent d’ailleurs pour séparer ces deux activités (voir par exemple ici, ou ). Inutile donc de vous en prendre à votre conseiller·ère même si les raisons de condamner les banques sont nombreuses.

Les grandes banques tentent de se donner une image « verte » en communiquant sur les sommes investies dans les énergies renouvelables. Pourtant, dans la plupart des cas, il s’agit uniquement de « greenwashing », puisqu’elles financent des projets qui contribuent fortement au changement climatique tandis que les énergies renouvelables ne constituent qu’une faible partie des sommes investies (voir le rapport des ONG Oxfam et Les amis de la terre, daté de 2015, pour les banques françaises, et le rapport de Rainforest Action Network, Sierra Club, Banktrack et Oilchange International, daté de 2016, qui concerne des banques américaines et européennes).

Graphique banques

Soutiens directs et indirects (financements de projets, prêts, émissions d’actions et d’obligations), en millions d’euros, des cinq principales banques françaises (BNP Paribas, Société Générale, Crédit Agricole, BPCE et Crédit Mutuel-CIC) aux énergies fossiles et énergies renouvelables de 2004 à 2014 (tiré du rapport d’Oxfam et des Amis de la terre)

BNP Paribas, une des banques au bilan carbone le plus lourd (l’ONG FairFinance lui donnait en 2015 la note de 1,6/10 en termes de changement climatique !), est même allée jusqu’à devenir l’un des sponsors officiels de la COP 21 de Paris (voir ici), ce qui lui a valu un Prix Pinocchio du climat en 2015. La banque a certes annoncé avoir pris des mesures pour réduire son implication dans des projets d’extraction de sables bitumineux, extrêmement néfastes pour l’environnement et pour les peuples indigènes situés près des sites d’extraction, notamment au Canada. Mais un rapport (en anglais) publié par douze ONG montre que son implication demeure considérable et que tous les établissements ne sont pas prêts à suivre son exemple puisque les 30 banques (européennes, canadiennes, états-uniennes ou japonaises) étudiées ont investi plus d’argent dans les sables bitumineux pendant les trois premiers quarts de l’année 2017 qu’en 2014, en 2015 ou encore en 2016. Un second rapport (en anglais), publié conjointement par plusieurs associations en mars 2018, confirme que, en raison de cet accroissement des investissements dans l’extraction de sables bitumineux, le financement moyen des énergies fossiles qualifiées d’extrêmes (les sables bitumineux, les plates-formes de forage dans l’Arctique ou en eaux ultra-profondes, le gaz de schiste liquéfié et le charbon) par 36 des plus grandes banques du monde a augmenté en 2017 par rapport à 2016, après une baisse par rapport à 2015. Le rapport attribue des notes moyennes à ces différentes banques en fonction leurs engagements : en Europe, le meilleur élève est BNP Paribas, avec une note de C+… La banque, qui fait figure de pionnière en raison de ses promesses ambitieuses (p. 23), demeure tout de même en première position mondiale pour le financement du pétrole arctique pour la période 2015-2017 (p. 35) et continue à financer massivement d’autres types d’énergies fossiles. Elle est donc très loin d’être exemplaire. Je vous propose ici une petite sélection de projets « climaticides » financés par nos banques.

La centrale à charbon de Rampal

Un projet illégal prévoit la construction d’une nouvelle centrale à charbon au Bangladesh, à Rampal. Le site se trouve à 14 km en aval de la forêt des Sundarbans, la plus grande mangrove de la planète, partiellement classée au Patrimoine Mondial de l’UNESCO. Il s’agit d’une zone riche en biodiversité, qui compte notamment les dernières populations de tigres du Bengale et les deux dernières espèces de dauphins d’eau douce asiatiques, menacées d’extinction. Par ailleurs, d’après une estimation, plus d’un million de personnes dépendent directement de la mangrove pour leur subsistance, et cette forêt joue un rôle essentiel dans la protection contre les inondations et d’autres catastrophes naturelles qui peuvent être liées au changement climatique.

Image satellite de la région des Sundarbans (© Google Maps)

Or cet équilibre est menacé par la construction de la centrale, qui affectera aussi bien la faune et la flore que les habitants des Sundarbans. Le charbon, qui contient des métaux toxiques (arsenic, mercure, plomb…) sera notamment responsable d’une dégradation importante de la qualité de l’air, qui entraînera des maladies respiratoires, et d’une pollution de l’eau ; le dioxyde de soufre et le dioxyde d’azote rejetés par la centrale retomberont sous forme de pluies acides et pourront causer une érosion des sols. Le charbon sera par ailleurs acheminé depuis l’océan sur des bateaux qui traverseront la mangrove et l’habitat des dauphins en voie d’extinction. La fréquence de ces trajets augmentera le risque d’une marée noire comme celle que la réserve naturelle de Chandpai, dans les Sundarbans, a connue le 9 décembre 20141.

Une contamination des rivières qui traversent les Sundarbans — par des métaux lourds ou par une fuite de pétrole — aurait des conséquences importantes pour la population locale, puisque l’économie de la région est fortement dépendante de la pénéiculture (l’élevage de crevettes). Le projet devrait également entraîner la perte de nombreuses terres agricoles, notamment utilisées pour la riziculture. Pour de nombreuses familles, la construction de la centrale signifierait ainsi la perte de leurs moyens de subsistance. De plus, plus de 400 foyers ont été déplacés de force, souvent sans aucune mesure de relogement ni compensation, et certaines personnes ont reçu des menaces afin de les dissuader d’opposer une résistance2.

Le projet est tellement décrié que de nombreuses banques ont renoncé à financer directement la construction de la centrale (voir ici, en anglais). Le Crédit Agricole déclare ainsi sur son site qu’il n’est pas engagé dans le projet. Pourtant, cet établissement détient des obligations émises par la banque indienne Exim — qui finance en grande partie le projet — à hauteur de 18,15 millions de dollars3. C’est grâce à de telles obligations qu’Exim peut rassembler les fonds nécessaires à la construction de la centrale. Malgré ses démentis, le Crédit Agricole, comme d’autres banques européennes, américaines et asiatiques, est donc indirectement impliqué dans cette construction. Et la centrale de Rampal n’est qu’un exemple particulièrement frappant parmi d’autres. Selon le rapport (en anglais) publié conjointement par plusieurs associations en mars 2018, le Crédit Suisse, BNP Paribas ou le Crédit Agricole ont investi respectivement 2,5 milliards, 2 milliards et 1 milliard de dollars dans des centrales à charbon entre 2015 et 2017 (p. 65), tandis que le Crédit Agricole, BNP Paribas, la Société Générale et le Crédit suisse ont chacun investi entre 400 millions et 1,3 milliard de dollars dans les mines de charbon pendant la même période (p. 57).

Le Dakota Access Pipeline

Des banques ont également été impliquées dans la construction de l’oléoduc Dakota Access, fortement contesté au point que l’administration de Barack Obama avait décidé de suspendre le projet (voir ici, en anglais), qui a finalement été achevé avec l’arrivée de Donald Trump au pouvoir (voir ici). Cet oléoduc représente un véritable danger pour l’environnement, puisque le risque d’une fuite majeure est extrêmement important. Le PHMSA (Pipeline and Hazardous Materials Safety Administration), l’agence états-unienne responsable de la sécurité des oléoducs, recense entre 1997 et 2016 plus de 11 000 incidents, qui ont fait 324 morts et 1 333 blessés, pour des dégâts estimés à plus de 7 milliards de dollars. Les fuites, qui sont à l’origine du déversement de dizaines de milliers de barils de pétrole, ne concernent pas uniquement les oléoducs les plus anciens puisque l’oléoduc Keystone a connu onze fuites dans la première année après sa mise en service en 2011, dont la plus importante a entraîné le déversement de 500 barils de pétrole (voir ici, en anglais). Une étude de l’impact économique de la construction de l’oléoduc Dakota Access, datée de 2014, reconnaît ces risques (p. 48-49) mais estime que, au vu des quantités très importantes de pétrole transportées, ils restent négligeables, et que les oléoducs les plus récents seraient bien plus sûrs que leurs prédécesseurs. Difficile à croire quand on apprend que le Dakota Access Pipeline a connu sa première fuite avant même sa mise en service officielle…

Les risques environnementaux sont particulièrement importants pour les Sioux de la réserve de Standing Rock. L’oléoduc passe sous le lac artificiel Oahe, réserve d’eau et de poissons principale pour les habitants. Toute fuite à cet endroit les mettrait donc en danger, tout comme les habitants de la réserve de Cheyenne River, en aval de la rivière Missouri qui traverse le lac. L’oléoduc passe également sur un territoire utilisé par les Sioux de Standing Rock pour la chasse ; par ailleurs, bien qu’il soit situé en dehors des limites de la réserve, il traverse des terres qui appartenaient aux Sioux jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle et dont ils ont été illégalement spoliés par le gouvernement des États-Unis (lire l’encadré ci-dessous). Les habitants de Standing Rock conservent encore aujourd’hui des liens culturels, spirituels et historiques importants avec ces territoires, et ont pour cette raison porté plainte contre la société Dakota Access. Le tracé de l’oléoduc se trouve notamment à l’emplacement de très nombreux sites archéologiques sacrés et funéraires, dont certains d’une grande importance, et a entraîné la destruction de plusieurs d’entre eux, avec des conséquences non seulement patrimoniales, mais également religieuses pour les Sioux. Dakota Access est même accusée d’avoir délibérément détruit des sites archéologiques moins de 24h après que les Sioux ont mentionné leur existence au tribunal, afin d’éliminer les obstacles à la construction de l’oléoduc4.

Histoire de la réserve de Standing Rock

Depuis le premier contact entre les États-Uniens et les Sioux, lors de l’expédition de Lewis et Clarke en 1804, les droits de ce peuple indigène ont été sans cesse bafoués, malgré la signature du traité de Fort Laramie de 1851, qui définit les limites de leur territoire. Ce dernier est réduit dès 1868, lors de la signature d’un second traité de Fort Laramie. Ce traité est contesté par certaines tribus Sioux, menées par Crazy Horse et Sitting Bull, mais, à certains endroits, la disparition du bison, chassé de façon non durable par les États-Uniens, a contraint d’autres tribus à accepter les termes du traité. À partir de cette époque, les États-Unis s’accordent le droit d’abroger unilatéralement les traités passés avec les peuples indigènes et à les déposséder de leurs terres, en tordant les anciens traités et même la constitution pour justifier leurs actions.
Ainsi, les ennuis continuent dans les années 1870, avec la construction de la ligne de chemin de fer Northern Pacific Railroad, qui constitue une menace supplémentaire pour le bison et le mode de vie des Sioux, mais surtout avec la découverte d’or dans les Black Hills. Les Sioux sont privés des rations alimentaires promises par le gouvernement des États-Unis tant qu’ils n’acceptent pas de vendre ce territoire. C’est finalement avec les signatures de 10% des hommes adultes de la réserve que les Black Hills sont vendus, bien que le traité de 1868 précise que toute modification territoriale doit être acceptée par les trois quarts des hommes adultes. La « grande réserve Sioux » disparaît définitivement en 1889, lorsque ce territoire est divisé en cinq réserves différentes, dont celle de Standing Rock6.
La réduction du territoire des Sioux se poursuit au XXe siècle, avec entre autres la construction du barrage d’Oahe, inauguré en 1962, qui conduit à l’inondation d’environ 250 km2 de terres de la réserve de Standing Rock, riches en ressources naturelles, ainsi qu’au déplacement forcé de 190 familles, soit environ un tiers des habitant·e·s7. La création du Dakota Access Pipeline constitue ainsi le dernier d’une longue liste de projets et décisions qui ne prennent nullement en considération les droits des peuples indigènes et qui sont souvent illégaux voire anticonstitutionnels. Et les Sioux, comme les autres peuples indigènes des États-Unis, ne sont pas au bout de leurs peines puisque l’administration de Donald Trump souhaiterait pouvoir privatiser leurs terres et exploiter le sous-sol de leurs réserves (voir ici ou , en anglais).

Malgré plusieurs procédures judiciaires5 et une très importante mobilisation de la part des Sioux (voir par exemple ici), l’oléoduc Dakota Access est aujourd’hui opérationnel, à cause notamment de l’épargne des citoyen·ne·s européen·ne·s. En effet, d’après un rapport (en anglais) de l’ONG Food and Water Watch, plusieurs grandes banques européennes ont financé le projet, dont BNP Paribas, la Société générale, le Crédit agricole et Natixis, ou encore la banque en ligne ING, qui ont chacune accordé un prêt de plus de 100 000 dollars. Alors que BNP Paribas a fini par se retirer du projet et que le Crédit Agricole a pris quelques engagements sans se retirer entièrement, la Société Générale n’a pas réagi bien qu’elle ait été la cible d’un boycott en ligne.

Le Dakota Access Pipeline n’est pas un exemple isolé. En Europe, la Société Générale est par exemple impliquée dans la construction du Trans Adriatic Pipeline (TAP), branche européenne d’un gazoduc qui doit relier l’Azerbaïdjan à l’Europe occidentale. Ce projet est fortement contesté, non seulement parce qu’il est incompatible avec les Accords de Paris sur le climat de 2016, mais également parce que, selon les prévisions de la compagnie, il affectera 19 060 parcelles de terrain, soit 45 000 personnes, en Grèce, Albanie et Italie. Des cultures entières ont été ou seront détruites, dont des oliviers centenaires, les populations locales sont peu informées et de nombreux habitant·e·s voire des villages entiers sont déplacé·e·s contre une compensation largement insuffisante. En Italie, dans les Pouilles, où le gazoduc doit aboutir, c’est également le secteur touristique qui est menacé par les travaux (voir le rapport des ONG Counter Balance et BankTrack, ou cet article).

Le terminal Texas LNG

Autre source d’énergie fossile soutenue par nos banques : le gaz de schiste. Un rapport des ONG Rainforest Action Network et Les amis de la Terre France s’intéresse à l’implication de BNP Paribas dans la construction, dans la vallée du Rio Grande, à proximité de la section Bahia Grande de la Réserve naturelle de Laguna Atascosa, du terminal Texas LNG, conçu pour permettre l’exportation de gaz de schiste, obtenu par fracturation hydraulique (à ce sujet, voir par exemple le documentaire « Terres de schiste » [2014] ainsi que le mini-docu du vlogueur Vincent Verzat). Cette technique a un impact tellement négatif qu’elle a été interdite en France par la loi n° 2011-835 du 13 juillet 2011, votée pendant la présidence de Nicolas Sarkozy, le même qui déclarait que l’environnement, « ça commence à bien faire » (cette vidéo du Professeur Feuillage explique parfaitement tous les problèmes liés à l’exploitation du gaz de schiste). Les conséquences sont impressionnantes : aux États-Unis, les personnes habitant à proximité des lieux de forage reçoivent ainsi de l’eau inflammable dans leurs robinets, à cause de fuites de méthane. Le forage à grande profondeur est également responsable de nombreux séismes : l’Oklahoma, État qui n’était pas particulièrement sismique puisqu’il connaissait un séisme de magnitude supérieure à 4 tous les 10 ans avant 2009, a ainsi connu environ 600 séismes rien que pour l’année 2016, dont trois d’une magnitude supérieure à 5 (voir ici).

Comme dans le cas de la centrale à charbon de Rampal, les terminaux permettant l’exportation de gaz de schiste par liquéfaction (LNG signifie Liquefied Natural Gas) seront responsables d’importantes émissions de gaz à effet de serre ainsi que de particules fines responsables de maladies respiratoires ou cardiovasculaires. Ils affecteront les écosystèmes de la réserve naturelle, ainsi que l’économie locale, qui s’appuie fortement sur la pêche, la culture de la crevette et l’écotourisme. Enfin, comme dans le cas du Dakota Access Pipeline, le terminal Texas LNG a été construit à l’emplacement du site archéologique de Garcia Pasture, classé au National Register of Historic Places, sans le consentement du peuple indigène des Esto’k Gna, pour qui ce site a une importance particulière.

Si, devant notamment la mobilisation des populations locales et des associations écologistes, la BNP Paribas a annoncé le 11 octobre 2017 ne plus financer aucun projet en lien avec le gaz de schiste (ce qui n’exclut pas une activité de conseil pour la construction du terminal Texas LNG, comme le note l’ONG Les Amis de la Terre), la Société Générale n’est pas revenue sur son implication dans la construction du terminal voisin de Rio Grande LNG (voir ici, en anglais, ainsi que le rapport publié par l’ONG Les Amis de la Terre en mars 2018). Selon le rapport (en anglais) publié conjointement par plusieurs associations en mars 2018, cette banque a investi plus de 3 milliards de dollars entre 2015 et 2017 pour le financement de terminaux d’exportation de gaz naturel liquéfié, devenant ainsi le premier investisseur mondial en 2017. D’autres banques européennes, comme le Crédit Agricole, BNP Paribas, ING et le Crédit Suisse, ont chacune investi entre 1 et 2,5 milliards de dollars sur la même période, même si, contrairement à la Société Générale, elles ont réduit leurs investissements en 2017 par rapport à 2016 (p. 45).

Les armes nucléaires

Mais les investissements controversés de nos banques ne se limitent pas à des projets de production énergétique. Un autre exemple : les bombes atomiques. Dans sa « Politique sectorielle Défense & Sécurité », BNP Paribas indique exclure le financement d’ « armes controversées », parmi lesquelles sont comptées les armes nucléaires, en vertu du traité sur la non-prolifération des armes nucléaires de 1968. L’ONG néerlandaise Pax, dans un rapport daté d’octobre 2014 (avec des mises à jour annuelles ici), a cependant identifié 411 banques ou autres institutions financières qui financent 28 compagnies privées qui fabriquent des armes nucléaires (voir également cet article et le rapport 2018 paru après la rédaction de cet article, qui indique que les choses n’ont pas changé). BNP Paribas, malgré sa reconnaissance du caractère controversé de la production de telles armes, continue à les financer puisque l’exclusion ne concerne pas les pays de l’OTAN autorisés à détenir la bombe atomique (voir ici pour un aperçu de l’arsenal des neuf pays qui détiennent des armes nucléaires). Ainsi, entre janvier 2011 et septembre 2014, ce sont plus de 7 milliards de dollars que la banque a prêtés à des entreprises qui fabriquent des armes nucléaires. Parmi les autres banques concernées, le Crédit Agricole a prêté plus de 4 milliards de dollars sur la même période, la Société Générale près de 3,7 milliards, HSBC environ 3,4 milliards, le Groupe BPCE 1,4 milliard, ou encore la banque en ligne ING 344 millions. Au total, entre 2013 et 2016, ce sont près de 500 milliards de dollars qui ont été investis par des institutions financières du monde entier (voir ici).

Certes, les compagnies qui produisent des armes nucléaires, comme Airbus ou Boeing, ont également d’autres activités qui ne sont pas de nature militaire. Mais en refusant de leur accorder des prêts, les banques pourraient faire pression sur ces entreprises afin qu’elles renoncent à la production d’armes nucléaires. C’est d’ailleurs ce que prévoit en théorie BNP Paribas : selon la politique définie par la banque, « BNP Paribas ne fournira pas de produits et services financiers à, et n’investira pas dans, des entreprises identifiées comme étant “impliquées dans les armes controversées” ». Mais justement, pourquoi les armes nucléaires sont-elles considérées comme des armes controversées ?

Les scientifiques de l’université de Chicago qui publient le Bulletin of the Atomic Scientists ont décidé, en janvier 2018, d’avancer de 30 secondes la fameuse « Horloge de la fin du monde » en raison notamment des risques élevés d’une guerre nucléaire. Il est désormais minuit moins deux minutes, minuit représentant la fin du monde, qui n’a jamais été aussi proche depuis 1953 selon les scientifiques (voir ici, en anglais). Que se passerait-il en cas de guerre nucléaire (à ce sujet, voir par exemple ici) ? Nous sommes aujourd’hui capables de construire des bombes bien plus puissantes que celles qui ont explosé à Hiroshima et Nagasaki en 1945 : la bombe soviétique surnommée « Tsar Bomba », testée en 1961 et qui est la bombe la plus puissante qui ait jamais explosé, avait une puissance de 50 à 57 mégatonnes (voir ici), quand la puissance de « Little Boy », qui a dévasté Hiroshima, est estimée à environ 15 kilotonnes et celle de « Fat Man », à Nagasaki, à environ 21 kilotonnes (voir ici, en anglais). « Tsar Bomba » était donc environ 3 300 à 3 800 fois plus puissante que que la bombe d’Hiroshima et 2 400 à 2 700 fois plus puissante que la bombe de Nagasaki. Aujourd’hui que nous sommes sortis de la course aux armements de la Guerre froide, les chiffres sont moins impressionnants mais la bombe B83, la plus puissante détenue par les États-Unis, avec sa puissance maximale d’environ 1,2 mégatonne (voir ici, en anglais), est 80 fois plus puissante que la bombe d’Hiroshima…

© Quino

Même si l’on juge invraisemblable une future utilisation de la bombe atomique contre des populations civiles, de telles armes posent problème même lorsqu’elles ne sont pas destinées à être utilisées. Pendant longtemps ont été réalisés des essais nucléaires dont les conséquences sur les populations et l’environnement se font encore sentir aujourd’hui, comme dans l’atoll de Moruroa, en Polynésie française où de nombreux cancers doivent selon toute vraisemblance être attribués aux bombes atomiques qui ont explosé à cet endroit (voir ici). Il en va de même dans les îles Marshall, où le nom de l’atoll Bikini n’évoque pas uniquement des images de plages paradisiaques et de vacances (voir par exemple ici). Selon une étude, pendant les années 1950, les essais nucléaires pourraient avoir causé un demi-million de morts prématurées aux États-Unis8. Même si tous les pays (à l’exception de la Corée du Nord) ont aujourd’hui cessé les essais nucléaires (voir ici, en anglais), le traité d’interdiction complète des essais nucléaires de 1996 n’a pas été ratifié ou même signé par toutes les puissances nucléaires (voir ici). Plus grave encore aujourd’hui, l’extraction d’uranium nécessaire à la production d’armes nucléaires est extrêmement néfaste pour l’environnement et les populations travaillant dans les sites d’exploitation ou habitant à proximité (voir cet article scientifique, ainsi que le documentaire La colère dans le vent, d’Amina Weira [2016], qui concerne la mine exploitée par Areva à Arlit, au Niger, résumé ici).

Par ailleurs, nous ne sommes pas à l’abri d’une explosion imprévue d’armes nucléaires. Que se passerait-il si une arme nucléaire se déclenchait par accident, comme cela a failli arriver à plusieurs reprises, comme par exemple le 22 octobre 1969, quand un avion transportant deux bombes atomiques a explosé en plein vol aux États-Unis (voir ici, en anglais) ? Et que se passerait-il si des armes nucléaires étaient détournées ? Daesh a par exemple fait part de son intention de s’emparer de telles armes (voir par exemple ici). Un rapport (en anglais) de l’institut britannique Chatham House (Royal Institute of International Affairs) daté de janvier 2018 souligne la vulnérabilité des armes nucléaires à des cyberattaques. Un piratage permettrait ainsi de contrôler l’arsenal nucléaire d’un pays (voir également ici et , ainsi que le paragraphe sur « le risque cyber et la dissuasion » [p. 111-113] du rapport du Sénat français sur La nécessaire modernisation de la dissuasion nucléaire daté de mai 2017). Les États-Unis auraient ainsi lancé, pendant la présidence de Barack Obama, un programme de manipulation à distance de l’arsenal nucléaire nord-coréen (voir ici, en anglais). La possibilité d’une neutralisation à distance remet ainsi fortement en question la crédibilité de toute la politique de dissuasion nucléaire. En d’autres termes, les risques que représentent les armes nucléaires semblent aujourd’hui bien plus importants que les bénéfices qu’elles apportent. Comme le souligne la Campagne Internationale pour Abolir les Armes Nucléaires (ICAN), rien ne prouve que la dissuasion nucléaire ait réellement été plus efficace qu’une autre politique de défense depuis la fin de la Seconde guerre mondiale ; au contraire, le risque d’utilisation future de l’arme atomique ne peut jamais être exclu (voir les différentes ressources mises à disposition sur le site de l’ICAN).

La question de la pertinence des politiques de dissuasion nucléaire est trop compliquée pour être développée plus en détail ici. Mais même si l’on considère qu’il est impossible dans l’immédiat de détruire l’ensemble des armes nucléaires de la planète, la nécessité de produire toujours plus d’armes nucléaires peut être remise en question (voir à ce propos cet article du Monde diplomatique daté de 1983). Les différents pays autorisés à posséder la bombe atomique disposent au total de plusieurs milliers d’ogives nucléaires, et Donald Trump a déclaré vouloir renforcer ou moderniser l’arsenal états-unien, malgré les coûts complètement démesurés d’une telle politique de défense (voir ici, ou , en anglais, et cet article en français. Pour avoir une idée du nombre d’armes nucléaires que possède déjà le pays, voir cette infographie impressionnante du New York Times). En France, ce sont 37 milliards d’euros qui devraient être consacrés à la modernisation de l’arsenal nucléaire pour la période 2019-2025 (voir ici, à comparer par exemple aux 423,6 millions d’euros consacrés à l’action interministérielle en faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes en 2018 : voir ici, p. 16). Officiellement, il s’agirait simplement de renouveler un arsenal nucléaire vétuste et obsolète (voir par exemple ici) et cette modernisation ne constituerait pas une violation du traité sur la non-prolifération des armes nucléaires de 1968 (que la France n’a signé qu’en 1992). La France respecterait le principe de stricte suffisance, c’est-à-dire ne posséderait que le nombre minimum d’armes nucléaires nécessaires à une dissuasion efficace (voir ici). Pourtant, la question du calcul de cette quantité strictement suffisante mériterait un vrai débat. La France dispose tout de même de 300 têtes nucléaires (voir ici pour le détail de l’arsenal dévoilé en 2015 par François Hollande, voir et , en anglais, pour les chiffres de 2017).

Mais les voix critiques sont ignorées. En 2016, l’Assemblée nationale, pour la production de son rapport sur la question du renouvellement de l’arsenal, a auditionné les industriels qui fabriquent des armes nucléaires mais a refusé d’entendre les partisants du désarmement nucléaire (voir ici et ), tandis que le projet de loi relatif à la programmation militaire pour les années 2019 à 2025 a été examiné et voté à l’Assemblée nationale en mars 2018 sans même attendre les conclusions du rapport de la Mission d’information sur le nucléaire, commandité par l’Assemblée et pour lequel, cette fois, des opposants à la dissuasion nucléaire ont été auditionnés (voir ici et ). Il est donc légitime de se demander si la construction de nouvelles armes nucléaires ne sert pas avant tout les intérêts des industriels. En 2014, la pression des lobbies de l’armement avait fait renoncer le gouvernement à une baisse du budget de la défense pour la période 2014-2019 (voir ici) mais, en 2018, il semblerait qu’un tel lobbying ait à peine été nécessaire puisque l’augmentation du budget de la défense prévu par le projet de loi de programmation militaire pour les années 2019-2015 satisfaisait d’emblée les industriels de l’armement (voir ici ; voir également cet article concernant l’influence des lobbies de l’armement sur le budget militaire européen).

Quoi qu’il en soit, le désarmement nucléaire n’est pas qu’une lubie de pacifistes utopistes complètement déconnectés de la réalité. De nombreuses personnalités politiques, dont des chefs d’États et de gouvernements, des ministres des Affaires étrangères ou de la Défense, y sont favorables (voir cette liste). Le prix Nobel de la paix décerné en 2017 à la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (ICAN) marque un tournant symbolique dans l’histoire de la dissuasion nucléaire. Cette coalition d’ONG a notamment été récompensée pour son rôle dans le vote du « traité sur l’interdiction des armes nucléaires » par l’ONU le 7 juillet 2017. Ce texte, qui interdit la construction de nouvelles armes et prévoit la destruction des stocks existants, a été signé par 53 pays mais n’entrera en vigueur que quand il sera ratifié par 50 pays. En novembre 2017, seuls trois pays l’ont ratifié (voir la liste officielle) et les grandes puissances nucléaires ont refusé de signer le texte. En d’autres termes, et malgré le grand danger que représentent les armes nucléaires, ce traité n’aura probablement aucune conséquence concrète, et c’est donc par d’autres moyens qu’il faut tenter de mettre fin à la production de telles armes, ou du moins de fortement diminuer leur production. Et notamment en privant les entreprises d’armement de leurs financements.

© Quino

Les projets dans lesquels les banques investissent ne constituent qu’une partie du problème posé par ces entreprises, dont les pratiques financières peuvent également avoir des conséquences très graves. Et si la pollution aux États-Unis ou en Asie, ou encore la possibilité d’une guerre nucléaire peuvent sembler bien loin de nous, certaines de ces pratiques, dont il sera question dans mon prochain article, nous affectent tous et toutes.

Aller plus loin

La bombe et nous, documentaire de Xavier-Marie Bonnot (2017), que je n’ai pas réussi à voir (mais dont il est question ici ou ).

Notes


1. Voir ici. À propos des conséquences de cette marée noire sur la biodiversité et l’habitat des Sundarbans, voir le rapport de l’UNESCO ainsi que l’article de H. Bautista et K. M. M. Rahman, « Review on the Sundarbans Delta Oil Spill: Effects on Wildlife and Habitats », International Research Journal 1 (43), partie 2 (2016), p. 93-96 (en anglais). [RETOUR]
2. Sur les risques environnementaux et humains de ce projet, voir les rapports (en anglais) des ONG Banktrack (résumé ici), Transparency International Bangladesh, South Asians for Human Rights et de l’UNESCO (en particulier p. 15-20 ; voir aussi ici). [RETOUR]
3. Voir le rapport de l’Institute for Energy Economics and Financial Analysis (IEEFA), Annexe V (en anglais). [RETOUR]
4. Voir la procédure judiciaire Standing Rock Sioux Tribe v. United States Army Corps of Engineers (document 14, annexe 1, document 30 et 30.1 et document 36, en anglais). [RETOUR]
5. Voir à ce sujet l’article de Carla F. Fredericks et Jesse D. Heibel, « Standing Rock, the Sioux Treaties, and the Limites of the Supremacy Clause », University of Colorado Law Review, à paraître, en particulier p. 46-63, à télécharger ici (en anglais). [RETOUR]
6. Pour plus d’informations sur le territoire des Sioux au XIXe siècle, voir par exemple Alan L. Neville, Alyssa Kaye Anderson, « The Diminishment of the Great Sioux Reservation Treaties, Tricks, and Time », Great Plains Quarterly 33, Automne 2013, p. 237-251, à télécharger ici (en anglais), et l’article de Carla F. Fredericks et Jesse D. Heibel, cité à la note 5, en particulier p. 1-37. [RETOUR]
7. Voir Michael L. Lawson, « The Oahe Dam and the Standing Rock Sioux », South Dakota History 6, printemps 1976, p. 203-228, à télécharger ici (en anglais). [RETOUR]
8. K. Meyers « Some Unintended Fallout from Defense Policy: Measuring the Effect of Atmospheric Nuclear Testing on American Mortality Patterns » (2017), disponible ici et résumé (en anglais). [RETOUR]

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